Par Cédrique Kouami KOUDOKPON
Le marché ne ment pas. Un kilo de tomates qui coûtait 150 francs il y a deux ans frôle aujourd’hui les 400 francs. Le loyer d’une chambre modeste à Cotonou dépasse allègrement les 20 000 francs par mois, sans compter l’eau, l’électricité et le combustible pour cuisiner. Pour celui qui touche 60 000 ou 65 000 francs, juste un souffle au-dessus du SMIG fixé à 52 000 FCFA, chaque fin de mois ressemble à un combat de boxe contre son propre portefeuille. La cherté de la vie au Bénin est une réalité que nul ne peut décemment nier, et les familles ordinaires la ressentent dans leur chair, dès le premier réveil du mois. Les prix grimpent, les salaires stagnent, et entre les deux, c’est toujours le citoyen modeste qui absorbe le choc en silence.
Pourtant, des milliers de Béninois s’en sortent avec dignité, non par miracle, mais par intelligence du quotidien. La première sagesse, c’est de manger local et de saison : l’igname, le maïs, le haricot, la patate douce nourrissent mieux qu’ils ne coûtent, à condition d’acheter directement au marché de quartier plutôt que dans les épiceries qui majorent sans scrupule. Il convient également de fuir les dépenses de façade : la friperie bien choisie habille avec autant d’élégance qu’une boutique huppée, et aucun regard extérieur ne mérite qu’on hypothèque sa semaine pour le satisfaire. Les tontines entre collègues ou voisins de confiance permettent de constituer une épargne tournante, sans banque ni paperasse. Quelques plants de piment, de gboma ou de grande morelle cultivés dans des bassines sur une terrasse réduisent, eux aussi, la facture alimentaire de manière notable. Ce sont là des gestes simples, mais leur accumulation fait toute la différence entre subir le mois et le traverser la tête haute.
Ce qui saigne le plus un petit budget, ce ne sont pourtant pas toujours les prix, mais les mauvaises habitudes érigées en mode de vie. L’argent fondu chaque soir dans les bars, le jeu clandestin qui promet des fortunes et confisque les maigres économies, les crédits téléphoniques engloutis en futilités numériques, autant de gouffres discrets qui appauvrissent méthodiquement celui qui s’y laisse entraîner. Que l’on soit clair : celui qui consacre le tiers de son salaire à la boisson et aux paris n’a pas un problème de cherté de vie, il a un problème de gouvernance personnelle. Les vices ont ceci de pervers qu’ils se déguisent en divertissements, puis présentent leur facture au moment le moins opportun.
C’est précisément là qu’intervient la responsabilité des gouvernants. Le président Romuald Wadagni, fraîchement investi, a engagé sa parole devant le peuple béninois : la prospérité du pays, a-t-il promis, devra se sentir dans le quotidien de chaque citoyen. Ce n’est pas une formule rhétorique que l’on oublie après le discours d’investiture, c’est un contrat moral. Concrètement, cela implique une revalorisation sérieuse et progressive du SMIG, une politique de régulation des prix des denrées de première nécessité, un soutien structurel aux petits producteurs agricoles locaux afin de briser les chaînes de la spéculation, ainsi qu’un accès élargi au crédit pour les travailleurs à faibles revenus désireux d’entreprendre. Le chantier est immense, mais il est urgent. Car une prospérité qui se contemple dans les statistiques sans se vivre dans les assiettes n’est, en définitive, qu’une prospérité de façade, aussi creuse que les promesses qu’elle prétend honorer.